Nous avons appris à habiter le monde
- Aline Savard

- il y a 1 minute
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Pendant longtemps, j'ai cru que mon métier consistait à accompagner les enfants dans leur croissance. Ces quatre dernières années m'ont appris quelque chose de plus. Lorsque nous prenons le temps de grandir ensemble, la transformation ne va jamais dans un seul sens. Dans notre monde pressé, quatre ans peuvent sembler bien peu de choses.

Pourtant, lorsqu'on partage le quotidien des mêmes enfants pendant quatre années, le temps change de visage. Il s'étire, s'approfondit, devient un espace où les liens se tissent, où les racines s'ancrent et où les êtres se révèlent.
Il y a quatre ans, ils sont arrivés dans ma classe avec leurs curiosités, leurs inquiétudes, leurs élans et leurs hésitations. Ils ne savaient pas encore tout ce qu'ils étaient capables de devenir. Moi non plus.
Après près de vingt ans passés auprès des plus jeunes, j'ai choisi de suivre ce groupe vers un nouveau cycle. J'abandonnais des repères familiers et j'acceptais de redevenir, moi aussi, une apprenante.
Au fil du temps, nous avons construit bien plus qu'une suite d'années scolaires. Nous avons bâti une communauté.
Je pense à ces moments de bienveillance discrète où les élèves prenaient soin les uns des autres sans qu'on le leur demande. À ces gestes simples qui passaient parfois inaperçus : une main tendue, un mot d'encouragement, une place laissée à celui qui hésitait encore à prendre la parole.
Je pense à nos classes-promenades. Bien sûr, elles nous ont permis de découvrir notre

milieu, son histoire, sa culture et ses richesses. Mais elles nous ont surtout appris à ralentir. À regarder. À être ensemble.
Je pense à notre projet de camping. Ces quelques jours, la classe est sortie de ses murs. Nous avons partagé bien plus qu'une activité scolaire : un quotidien. Nous avons découvert d'autres facettes de nous-mêmes et des autres. Nous avons appris que la vie d'une communauté se construit aussi dans les moments les plus simples.
Je pense enfin aux pièces de théâtre nées de leurs idées. Je les ai vus imaginer des histoires, débattre, créer des personnages, résoudre des problèmes, persévérer et s'encourager. Ces projets ne leur appartenaient pas seulement : ils étaient le reflet de ce que nous étions devenus ensemble.
Aujourd'hui, lorsque je repense à ces quatre années, une image me revient. Nous sommes au parc Angrignon. Ils sont encore en première année. Nous sommes assis près de l'eau.
Certains observent les canards. D'autres partagent leurs découvertes ou leurs questions. Quelques-uns discutent. D'autres rêvent en silence. Rien d'extraordinaire ne se passe.
Nous sommes simplement là, ensemble. À l'époque, ce n'était qu'un moment parmi tant d'autres.

Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il contenait déjà quelque chose de tout ce que nous allions vivre pendant les années suivantes.
Le goût d'observer.
Le goût de questionner.
Le plaisir de partager ses découvertes.
Le temps de regarder autrement.
Le bonheur d'être ensemble sans autre urgence que celle d'accueillir ce qui se présente à nous.
Avec le recul, je crois que plusieurs des apprentissages les plus importants sont nés de moments comme celui-là. Des moments où nous n'essayions pas d'aller plus vite ou de produire davantage, mais où nous apprenions à être présents au monde, aux autres et à nous-mêmes.
Bien sûr, nous avons aussi appris à lire, à écrire, à résoudre des problèmes, à comprendre l'histoire et à explorer les sciences. Nous avons tenu des conseils, rempli des plans de travail, écrit des textes libres, créé des magazines, entretenu des correspondances et mené une foule de projets.
Mais au fil des années, j'ai découvert qu'il émergeait de nos rencontres, de nos questionnements, de nos explorations et de nos actions partagées.
Chaque projet, chaque discussion, chaque promenade nous changeait un peu. Nous n'étions pas simplement en train de découvrir le monde : nous construisions notre manière de l'habiter. Les savoirs prenaient racine dans l'expérience, dans les liens que nous tissions avec les autres, avec notre milieu et avec nous-mêmes.
Et surtout, nous avons eu le temps.
Le temps d'apprivoiser nos différences.
Le temps de recommencer.
Le temps de voir émerger des forces qui restaient parfois invisibles au premier regard.

J'ai vu des enfants timides trouver leur voix. J'ai vu des élèves apprendre à défendre leurs idées avec respect. J'ai vu naître une autonomie qui ne venait pas de l'obéissance, mais de la responsabilité. J'ai vu grandir la confiance, la curiosité et le jugement critique.
J'ai vu des enfants devenir peu à peu des jeunes capables de penser par eux-mêmes.
J'ai aussi vu des enfants apprendre à mieux se connaître. Découvrir leurs forces. Apprivoiser leurs défis. Trouver leur place dans un groupe où chacun était invité à être pleinement lui-même.
Et pendant qu'ils grandissaient, quelque chose changeait aussi en moi.
J'ai appris à accueillir davantage l'imprévu. À faire confiance aux projets qui prennent leur propre direction. À reconnaître que les apprentissages les plus importants sont souvent ceux que l'on n'avait pas prévus.
Aujourd'hui, alors que nos chemins s'apprêtent à se séparer, je mesure la chance immense que représente une telle aventure.
Je ne me souviendrai peut-être pas de toutes les notions abordées ni de tous les travaux réalisés. Mais je me souviendrai de cette communauté que nous avons construite ensemble. Je me souviendrai des regards qui s'allument lorsqu'une idée prend forme, des projets qui naissent d'une passion soudaine, des éclats de rire partagés et de cette confiance qui s'est construite, jour après jour.
Je pense à l'image du jardinier. On ne fait pas pousser une plante. On lui offre un terreau fertile, de la lumière, de l'espace et du temps. Puis un jour, presque sans s'en rendre compte, on découvre qu'elle est devenue plus grande, plus forte et plus libre qu'on ne l'avait imaginé.
Ces quatre années m'ont appris que l'éducation ressemble à cela.

Faire confiance au temps.
Faire confiance à l'enfant.
Accepter de ne pas tout contrôler.
Marcher ensemble assez longtemps pour que chacun trouve peu à peu sa manière d'habiter le monde.
Je croyais leur transmettre un monde. Aujourd'hui, je comprends que nous avons plutôt appris, ensemble, à l'habiter.
Je croyais les accompagner sur leur chemin. Aujourd'hui, je réalise que nous avons marché ensemble.
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